2- Ronron.

Publié le par Pierre-Louis Daviken

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L'avant veille du jour de l'an, Ronron, vexé d’être cantonné dans son appartement, décide de rejoindre seul Jakou et ses parents partis en vacances au manoir de Pépé. Il quitte donc sa ville pour s’enfoncer au hasard dans une campagne qu’il ne connaît pas. Très vite, il déchante. Son instinct, qu’il croyait infaillible, ne le mène nulle part, au beau milieu d’un champ. Il ne savait pas que le monde était si grand.

— Tu n'es pas bien ici ?
Son poste de télévision lui avait répété au moins dix fois cette même question : tu n’es pas bien ici,… chez toi ? Mais Ronron n’avait pas apprécié qu’on le laisse tout seul dans son appartement, pendant les vacances de Noël qui plus est. Jakou avait cependant promis de lui rapporter quelque chose du manoir de Pépé. Trop maigre consolation. 
Le chat ressassait encore dans sa tête la dernière conversation qu’il avait eue avec son petit écran. Un peu tard pour regretter. Cela faisait des heures maintenant qu’il était parti à la recherche du manoir, abandonnant bol de lait, moquette et canapé, et surtout sa chère vieille et confidente télé.
Le petit Jakou lui avait raconté tant de merveilles sur la grande cheminée en pierre, le donjon majestueux, le grenier à souris, la basse-cour et son riche colombier, la forêt aux alentours… Ronron  imaginait le manoir de Pépé comme un ultime paradis pour chat. Parti sur un coup de tête, enfin… pas tout à fait.
Il avait d'abord préféré demander quelques conseils à sa télé.
Celle-ci était complètement gâteuse, son gros écran cathodique montrait souvent les mêmes choses. Son haut-parleur parlait bruyamment en reprenant ses phrases jusqu’à ce que quelqu’un veuille bien l’écouter et admirer ce qui se passe sur cette Terre.
— Est-ce de ma faute si les gens dorment à moitié en me regardant ? Est-ce de ma faute ?
— Non, avait admis Ronron.
— Alors pourquoi t’en vas-tu ? Tu ne veux plus de moi, c’est cela ? Vas-tu me rabattre le caquet comme tout le monde ?
Les gens ne la ménageaient guère. Souvent ils lui coupaient la parole, comme ça, d'un coup de télécommande et hop : changement de chaîne, changement de sujet.
Ces impolitesses la vexaient terriblement.
— Un jour, je vais devenir folle, s’était-elle brouillée, comme à chaque fois dans ses nombreux moments de frustration.
Ronron aimait se confier à cette vieille boîte à images. Quand Jakou et ses parents avaient claqué la porte de l'appartement, il s’était allongé de tout son long sur le canapé. Il avait appuyé sur trois touches de la télécommande en même temps, un code secret entre son amie et lui. Comme d’habitude, des flocons de neige avaient d’abord illuminé l'écran bombé avant que ne passe une émission selon l’humeur du jour. Ronron partageait ainsi de longues heures à discuter des problèmes de ce bas monde.
— Qu'est-ce qu'elle a de mieux la télé de Pépé ?
Ses nouvelles consœurs, qui affichaient leur bel écran d’une platitude aguichante, la rendaient jalouse. Le sien, atteint par la gracieuseté de l’âge, lui donnait un complexe de ventripoterie.
— Tu me trouves trop grosse. Tu vas me quitter pour une anorexique, avait-elle bougonné.
Elle se torturait à chaque fois qu’elle devait vanter, contre son gré, leur beauté, leur taille fine et plate comme une planche de fer à repasser. La publicité ! Elle avait tant horreur de ces spots qu’elle changeait de chaîne toute seule, surtout quand une concurrente prétendait devoir nécessairement prendre sa place.
— Je n'aime pas ces écrans profilés comme des limandes.
Ronron avait tenté de la rassurer.
— Je crois que Pépé écoute seulement la radio.
— Tu ne m'aimes plus ?
— Si ! Mais j’ai envie de connaître le feu de bois de la grande cheminée.
Pour le dissuader, elle lui avait balancé en pleine figure des images de mauvaises flammes : un feu de broussailles, un incendie de forêt, une maison qui brûle, le feu de la guerre…
— Ce n'est pas la même chose, avait rétorqué le petit chat. Moi, ce que je veux, c'est roussir mes poils dans l'âtre qui sent bon le bois qui crépite. Tu comprends ?
Sa télé ne voulait rien comprendre du tout et gondolait son écran en guise de soupir.
— Tu dois rester chez toi, garder ton canapé, garder tes meubles, avait-elle avancé avec grande conviction.
— Pour quoi faire ?
En guise de réponse, elle s’était mise à zapper furieusement sur une série de cambriolages et de maisons saccagées.
— Je ne suis pas un chien de garde, lui avait répondu le matou offusqué.

 

 

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Rebecca G. 20/06/2016 23:06

Franchement, c'est excellent!! Parole de correctrice... J'adore!

Pierre-Louis Daviken 22/06/2016 09:54

Si c'est la correctrice qui le dit...
Ronron, je l'aime bien.

Quichottine 17/06/2016 15:30

Chouette ! Tu as donné la possibilité de s'abonner, ouf ! J'avais peur d'oublier de passer.
Je me régale à te lire... ce sera un merveilleux roman que je n'oublierai pas de lire et d'offrir autour de moi.

Pierre-Louis Daviken 20/06/2016 13:55

Merci Quichottine. J'espère aussi que se sera un beau roman. Pour l'instant, j'ai réécrit dans les 250 pages.

Annie la marmotte 15/06/2016 01:51

A suivre avec grand plaisir...à bientôt

Pierre-Louis Daviken 20/06/2016 13:57

Merci la belle marmotte qui fait toujours rêver.

Eglantine 12/06/2016 18:55

vous avez tres bien fait de pousser la porte de la communauté " j'écris , tu écris...." je vous souhaite d'y faire d'heureuses rencontres....

Pierre-Louis Daviken 12/06/2016 19:04

Merci Eglantine. Bonne soirée.