4- Les Schisteuses.

Publié le par Pierre-Louis Daviken

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Dans le manoir, les choses s'inquiètent. Pépé est parti couper du bois, mais il tarde. Les poules affamées protestent. Dans la grande salle, les dalles du pavement, les bien-nommées Schisteuses, ont froid et sont en émoi. Elles demandent aux briques de la cheminée quel temps il fait dehors. Une tempête se prépare entendent-elles. Et c'est un peu la panique.

Le manoir de Pépé était bâti autour d’une cour carrée en terre battue. Les poules y picoraient sous l’œil protecteur de leur coq. Une grande demeure en pierres taillées, flanquée d’un haut donjon dominant d’anciennes étables d’un côté, une grange à blé de l’autre, le tout refermé par une solide balustrade en bois faisant office de balcon donnant sur la forêt. Voilà tout le domaine de Pépé.
Une double porte cochère, censée enfermer ce petit monde, n’avait plus de battants depuis longtemps. À quoi bon ? De temps à autre, il y avait bien une poulette vagabonde tentée par l’aventure, mais elle se faisait rapidement rappeler à l’ordre par le maître du poulailler.
Ce paradis de campagne vivait dans une certaine quiétude, réglé comme du papier à musique. Les poules y faisaient leur ronde quotidienne, insensibles au bruyant jacassement des pies volant par saccades au‑dessus de leur tête. Tout juste caquetaient-elles de frustration quand d’autres picoreurs venaient leur chiper sous le bec le bon grain. Qu’elles le veuillent ou pas, les pigeons roublards faisaient aussi partie de la basse-cour. Ils roucoulaient fiers de leur larcin en faisant de l’œil à la seule tourterelle du colombier.
Pépé vivait lui aussi au tempo de cette terre rustique, chaussé d’une paire de sabots, étoffés de paille tressée, aérés de fougères ou parfumés de fleurs, au gré des saisons.
Trois grandes marches en demi-cercle formaient le perron où il avait l’habitude de troquer ses sabots contre ses chaussons, juste après le rituel du paillasson, et juste avant de pénétrer dans la grande salle. L’atmosphère calfeutrée de l’intérieur tranchait avec l’agitation du dehors. Ici commençait le règne des choses immobiles qui, une fois posées quelque part, y restaient pratiquement pour l’éternité. Parmi elles, les dalles du pavement de la grande salle occupaient une place centrale. Très attentives aux allées et venues de Pépé, elles se faisaient la causette à longueur de journée sous prétexte de vouloir tuer l’ennui. Elles se souvenaient vaguement d’avoir été déplacées jadis, d’une carrière environnante, pour finir parquées dans cet endroit douillet sentant bon la braise de cheminée et l’encaustique. Elles meublaient le temps, alors que d’autres avaient pour rôle de meubler l’espace ; la grande salle s’enorgueillissait ainsi d’une longue table en chêne, d’une commode, et d’une belle horloge comtoise qui donnait l’heure quand bon lui semblait.
Ces belles dalles, retenant tout ce que le temps qui passe avait de bon à leur apprendre, usaient de la conversation comme l’on moud du café : d’un seul sujet elles en faisaient des milliers. Dans leur esprit, Pépé, Jakou, Fanch ou Soizik, les poules ou même les chats comme Ronron, ne représentaient que des choses améliorées, certes capables de se déplacer, mais au grand dam de s’user trop vite, le temps d’une vie réduite à quelques ridicules années. Au bas mot, la plupart de ces pierres pouvaient se targuer d’avoir encore quelques siècles de jeunesse devant elles.
« Les Fixes contre les Bougeants », ceux qui prennent le temps de vivre contre ceux qui vivent trop vite, telle était leur devise. Et bien qu’elles soient à jamais cantonnées dans ces murs, elles étaient assez inventives pour savoir ce qui se passait ailleurs.
Elles ne craignaient véritablement qu’une seule chose : les coups de serpillière de Pépé.

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