Lune de miel.

Publié le par Pierre-Louis Daviken

Voici un extrait de "Lune de miel" de François Cavanna.

Les médecins neurologues donnent plaisamment le nom de "lune de miel" à une période pendant laquelle les symptômes de la maladie de Parkinson s'atténuent au point de laisser croire à une guérison, avant de reprendre avec une implacable violence.

J’ai découvert ma Miss Parkinson, il y a un an et demi à peu près. Depuis, je ressens quelques troubles seulement. Je vis presque normalement. Mon plus gros problème c'est l'écriture, et uniquement l'écriture, ma main ne veut plus écrire qu'à mots comptés.

Cette phase où "tout va bien" est poétiquement appelée

"Lune de miel".

Mais ça fait un tout petit peu peur tout de même, n’est-ce pas ?

***

C'était donc ça, ce léger - si léger ! - tremblement de la main ? Cette écriture qui, du jour au lendemain, s'est mise à foutre le camp dans toutes les directions ? Cette irréelle sensation de flou dans la démarche, de ralenti dans les gestes ?
J'ai demandé au neurologue :
« C'est certain ? Je veux dire : absolument ?
- Oh, pour ça, absolument. Vous ne présentez pas tous les symptômes, mais ceux que vous avez sont concluants.»
Très content de lui. Brave homme, au fond, il minimisa :
« Vous avez de la chance.
- Ah, ouais ?
- Vous auriez pu, du premier coup, présenter des symptômes très marqués. Vous ne vous en tirez pas trop mal, surtout étant donné votre âge.
- Qu'est-ce qu'il a, mon âge ?
- Eh bien, généralement, les symptômes apparaissent plus tôt. Si bien que, parvenus à votre âge, les patients sont beaucoup plus, si j'ose dire, «avancés» que vous.
- Vous voulez dire que ça va s'aggraver ?»
Il eut un geste de regret, puis cet apaisement:
« Chez vous, ça a l'air de suivre un rythme très lent.
- Mais toujours du côté de tant-pis ?»
Il s'excusa au nom de la science :
« On y travaille activement. Mais, jusqu'ici, on n'a trouvé que des palliatifs.
- C'est-à-dire ?
- On agit sur les symptômes. On a pu synthétiser la molécule qui fait défaut et on la fournit à l'organisme.
- Mais c'est merveilleux ! Et ça fonctionne ?»
Le docteur hésita, me jaugea, décida d'être franc :
« Un certain temps. Ensuite, il faut augmenter les doses.
- Indéfiniment ? Jusqu'où ?
- Je serai là. Je ne vous abandonnerai pas. Et puis, la science progresse, vous savez.»

***

Me voilà donc parkinsonien «pas trop gravement atteint». Bon. Après tout, ça ne se voit pas sur la figure. Du moins tant que les oreilles ne se mettent pas à trembloter.
Ca ne se voit peut-être pas, mais ça fatigue. Je me demandais depuis quelque temps pourquoi, après une bonne nuit, je me réveillais plus las que je ne m'étais couché. Eh bien voilà, je sais : Parkinson. Ce sera la réponse à des tas d'événements mystérieux, presque toujours douloureux ou, du moins, désagréables, qui s'étaient fait leur nid dans un peu tous les replis de mon anatomie. Je traîne cette meute accrochée à la putain de carcasse, crispé sur l’idée qu’il ne faut pas que ça se voie, veillant tout à la fois à ne pas traîner les pieds — impossible d’y fixer son attention pendant plus de quelques secondes —, à ne pas laisser le dos se voûter — mais une vertèbre cassée et mal ressoudée s’y oppose formellement —, à ne pas déporter vers la gauche quand je me figure aller bien droit devant moi, à ne pas bafouiller…
Bafouiller. Un des cadeaux surprises de miss Parkinson. On veut prononcer un certain mot. On n’y arrive pas. Vite, on improvise, on attrape par la queue ce qui nous passe par la tête, un mot qui signifie presque la même chose, pas tout à fait cependant, ça vous donne l’air à côté de vos pompes, les gens se regardent, de vous ils n’attendaient pas ça… Ajoutez, dans mon cas, une voix éteinte, épuisée, alors que je crois parler haut et fort.
Le pire, c'est l'écriture. Vous n'imaginez pas ce que m'a coûté d'efforts ce que vous lisez en ce moment. Ma main ne m'obéit plus. Ce n'est pas tellement qu'elle tremble, ça elle le fait rarement et pas longtemps. Mais elle n'en veut faire qu'à sa guise. J'avais une grande écriture, rapide et très régulière, mon principal souci, quand j'écris, étant d'être compris au premier regard. Si je la laisse faire, ma main, elle tend à griffonner des signes minuscules, lilliputiens, quasi invisibles sur le papier. Ca, c'est les bons jours. Il y a les autres, les plus nombreux, où la rebelle refuse de tracer la moindre lettre identifiable, la salope. Jours de détresse.

***

Je dis, comme tout le monde, «un» parkinson. J'ai tort. Ce n'est pas un mec. Un mec ne pourrait pas être aussi méchant. Pas de cette manière, en tout cas. Au vrai, c'est une salope infâme, une sorcière aux yeux d'or, une cannibale qui suce les petits os, une de ces larves qui laissent la peau intacte et rose, et qui dévorent tout l'intérieur. Tout ce que vous voudrez, mais au féminin. Miss Parkinson. Pour la vie.
Traitement ? Y en a pas. Enfin, si, du palliatif. Le cerveau perd ses légumes, on les remplace tant bien que mal par de l'artificiel. Ca retarde l'échéance.
Au fait, c'est quoi, l'échéance ? Légume ? Cinglé ? Paralytique ? Pas moyen d'avoir une réponse nette. J'ai vu un académicien, une fois, sur un fauteuil, oublié dans un coin. C'était ça. Ca bavait. Ca tremblotait des badigoinces. Derrière le fauteuil, une jeune fille, un mouchoir à la main. Bon. Regarde-le bien... Oh, et puis, merde, ce putain de chapitre, on va pas se le finir dans la tristesse et l'amertume ! Champagne, jeune fille, et que ça saute. Et tous ensemble entonnons :


« Il est des nôtres !
Il a bu son verre comme les autres !»

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Rebecca G. 05/09/2016 22:44

Tu as raison. Ça fait peur... Mais de toute façon, que savons-nous, chacun autant que nous sommes, du nombre d'années qu'il nous reste avant de rejoindre l'Autre Monde? Telle est bien la destinée de chacun d'entre nous. Ça peut être demain, dans un an ou dans plus de dix. Le principal étant de donner un sens et une profondeur à chaque jour passé ici. Car cette vie n'est que le corridor qui mène au Palais du Roi. Peu de gens en ont conscience. Beaucoup préfèrent ne pas savoir... Et pourtant.