5- Stradi.

Publié le par Pierre-Louis Daviken

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Jonathan ramène Bleuette vers les terres, mais il a faim et lâche la plume bien avant d'atteindre les cotes. Il promet à Bleuette de venir la rechercher dès qu'il sera rassasié. À nouveau seule au-dessus de l'océan, la rémige bleue ne va pas tarder à faire une nouvelle rencontre.

De l’ébène sur de l’érable ! La rémige bleue en aurait mis une barbicelle à couper. Avec prudence, elle se maintint juste au-dessus de la houle, le temps d’admirer ce nageur inopiné. Ses belles formes se perdaient dans l’eau, l’instrument ramait, laissant deviner ses éclisses d’un côté, ses éclisses de l’autre. La table d’harmonie semblait intacte, le fond tigré, de belle facture, reflétait encore un peu de verni ici et là. Les cordes n’étaient plus en place, peut-être se cachaient-elles en se traînant comme la queue d’une méduse ? L’instrument tangua, le cordier avait disparu ainsi que la mentonnière, les cordes et le chevalet avaient donc joué la fille de l’air depuis longtemps. Quelques jeunes algues dépassaient des ouïes. Malgré cela, l’instrument se tenait fièrement, bien droit comme un hippocampe.
— Puis-je me poser ? demanda Bleuette encore plus gentiment.
À quelles catastrophes avait-il donc échappé ? Depuis quand ce manche à la belle touche d'ébène maintenait-il son chevillet édenté hors de l’eau ? Ses quatre chevilles devaient sans doute flotter quelque part aux quatre coins des mers.
— Qui êtes-vous ? demanda la jolie tête de bois.
Elle le complimenta plutôt que de répondre.
— Vous en avez une belle volute !
Il faillit en perdre son coquillon. Depuis quand n’avait-il pas entendu un mot aussi sucré ? Les vagues moussèrent. Que donc se permettait cette importune à s’adresser ainsi à leur meilleur ami ?
— Êtes-vous habile ? s’empressa-t-il.
— Bien plus que cela, assura la plume d’un air malicieux.
— Alors, venez planter votre calamus.
— Où ça ?
— Ici. Dans mon sillet fissuré.
Les vagues échangèrent quelques propos salés. Cette frivole, venue des terres à n’en pas douter, osait se comporter de façon légère.
— J'arrive ! dit joyeusement Bleuette.
Elle dressa son rachis et piqua tout droit.
— Ne vous ai-je point fait mal ?
— Non, pas du tout. Vous avez été très douce.
Les vagues refluèrent, vexées de se faire voler la vedette par la première venue. Bleuette et le morceau de bois voguèrent en silence pendant un court instant.
— Je m'appelle Bleuette. Je suis une rémige, se présenta-t-elle enfin.
— Et moi Stradi, un violon. J'ai joué dans tous les orchestres du monde.

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Quichottine 03/07/2016 08:32

J'adore toujours autant... l'esprit vagabonde quand on te lit, c'est génial.
Passe une douce journée Pierre-Louis.