Escrime.

Publié le par Pierre-Louis Daviken

J’avais décrit ce combat d’escrime entre un oiseau (un fou de Bassan qui s’appelle Foufou) et une rafale (à la cape et d’épée, car la rafale n’est autre que l’un des trois souffles d’air Atmos, Stratos et Atlantis) il y a pas mal de mois déjà. Mais je ne l’avais pas encore placé dans le roman, puisque je n’avais pas écrit toutes les intrigues permettant d’en arriver jusque-là. C’est aujourd’hui chose faite.

Le roman progresse tout doucement, mais de plus en plus sûrement. Un grand progrès à noter dans la construction du récit. Je sais maintenant que toutes mes intrigues, vivant au début leur petite vie en parallèle, se rejoignent finalement, où il faut et quand il faut. Cela n’a peut-être l’air de rien, mais vous ne pouvez pas imaginer combien d’heures j’ai passé pour en arriver là.

 

Enfin, l'image ici présente, n'a rien à voir avec cet extrait, c'est juste un essai d'illustration, que j'avais réalisé il y a un certain temps aussi, en m'inspirant d'un dessin vu sur la toile. J'aimerais bien disposer d'une illustration par chapitre, mais il me faudrait encore quelques années pour apprendre vraiment à dessiner, ce qui serait de la pure folie n'est ce pas ?

 

 

Foufou entendit des éclats de rire aussi forts que des coups de tonnerre. Son imagination lui jouait-elle des tours ? Le vent lui avait-il seulement demandé de se mettre à l’abri ? Le vacarme des vagues rendait toute chose inintelligible.

Un maquereau, ça suffit. Pense à ta Riri. Ne fais pas l’imbécile, susurra la petite voix de la raison.

Le fou de Bassan décida de redescendre de son transparent piédestal. Il essaya de battre des ailes, mais elles restèrent bloquées dans la position du cormoran. Un souffle aux senteurs exotiques poussa sur l’extrados de son aile droite, tandis qu’un autre, d’une haleine moins cristalline, pressa sur l’intrados de son aile gauche. L’oiseau surpris ne l’était pas moins que les trois souffles d’air. Qu’un simple volatile puisse se mettre volontairement en travers de leur passage n’avait aucun sens.

— En garde ! fit Foufou sans aucune idée de la nature de son ennemi.

— Voilà qui est intéressant, souffla Atmos derrière son dos.

— Je vais lui asséner une grosse claque, bourrassa Stratos.

— N’en faites rien, estima Atlantis. Cet oiseau a l’élégance de vouloir jouter contre nous.

Les trois souffles d’air le retenaient en lévitation au-dessus des vagues en tournant dans tous les sens autour de lui.

Des rafales ? Je vais me battre contre des rafales ?

— Tout de même. Trois contre un, ce n’est pas très loyal, déclara Atlantis.

— Qu’on en finisse, je vais le transformer en tas de plumes, annonça Stratos, cet oiseau nous fait perdre du temps.

— Non, je m’en charge, rectifia Atmos.

— Nous allons devoir tirer à la courte vague, déclara Atlantis. C’est un cas de force majeure.

D’ailleurs l’intermède était bienvenu, cet insensé les déridait ; le rustre vent pouvait prendre un peu d’avance, pas d’inquiétude à ce sujet ; n’importe quel limier enrhumé suivrait sa traîne parfumée aux choux-fleurs et artichauts. Les trois rafales se mirent à palabrer sur la manière de s’y prendre. Foufou entendit l’appel désespéré de Feuillette qui l’exhortait à revenir.

— Viens t’abriter Foufou ! Ne les écoute pas ! Tu vas te faire massacrer !

Elle avait raison. À quoi bon risquer sa vie pour de vils courants d’air ?

Sauf que le vent lui avait demandé de les retenir.

Atmos, Stratos et Atlantis convinrent de choisir chacun une vague. Celle qui s’écraserait avec le plus haut panache sur les falaises déciderait du vainqueur. En cas d’égalité, ils reprendraient le jeu à zéro.

Ils n’eurent pas à recommencer.

La vague d’Atmos lava la plage d’une petite éclaboussure, ce qui fit rire aux larmes de pluie ses deux compères.

Celle d’Atlantis se para d’une grande gerbe.

Mais Stratos gagna le gros lot incontestable : une scélérate qui faillit noyer Feuillette en éclatant jusqu’au fond de son repaire.

— Foufou, c’est de la folie ! cria-t-elle.

La petite feuille se chagrinait. Était-elle condamnée à servir de témoin au malheur des autres ? Elle voulut se dégager, mais rien n’y fit. Foufou l’avait bel et bien coincée dans la roche.

Atlantis et Atmos s’écartèrent brusquement, laissant Stratos dessiner une figure de cobra dans les nuages.

— Foufou !

— À la prime, je m’escrime ! s’égosilla l’oiseau libéré de son carcan.

Le combat venait de commencer.

Foufou perça un voile d’embruns au hasard avant de disparaître dans le bouillon d’une crête.

— À la seconde, je t’exonde ! rima Stratos en surgissant du fond de la nuit.

Une lame ventée cisailla la mer, dépouillant l’oiseau de sa cape liquide. Sonné, Foufou claqua des ailes dans tous les sens pour essayer de tromper l’ennemi. Il feinta en volant de vague en vague, ou plutôt de creux en creux, sautant sur les crêtes quand le faisceau du phare se tournait vers l’horizon, apparaissant ici et là au gré des éclairs qui illuminaient la scène de façon aléatoire.

Ce fou, c’est le diable, songea Atmos.

Stratos balafra la mer tous azimuts.

— Ratisse plus large ! conseilla Atlantis.

— C’est de la triche ! s’énerva Feuillette.

Si les trois s’y mettent ensemble, mon Foufou n’a aucune chance.

Atlantis et Atmos délimitèrent l’arène du combat en soufflant un grand rempart circulaire, un cratère liquide aussi haut qu’un tsunami. Foufou tenta de passer et se heurta aux bords de la vasque monumentale.

— Foufou, ne reste pas là ! Tu vas te faire décapiter ! s’écria Feuillette.

Mais qui pouvait entendre le froissement d’une feuille qui se révolte au milieu d’une tempête ?

Le pauvre oiseau s’était mis à découvert. Il manquait d’air.

— À la tierce, je te perce ! admonesta Stratos.

Dans un relent d’énergie, Foufou esquiva d’un majestueux dégagement d’aile. La rafale prenait son temps. Pour qui se prenait ce misérable volatile ? Elle voulait lui donner une leçon, juste une : la dernière. On ne défie pas impunément un royal souffle d’air.

Foufou nageait, ou plutôt surnageait, le cou hors de l’eau, en cherchant sa respiration. La rafale lui assena une grande claque sans l’achever, comme le coup de patte d’un chat qui joue avec une souris. L’oiseau sentit quelques-unes de ses maigres plumes essaimer dans les airs.

— À la quarte, je m’écarte ! riposta-t-il dans une ultime figure de cape et d’épée.

— À la quinte, je t’esquinte ! fouetta sévèrement la rafale.

Elle se gaussait en tourbillonnant autour du pauvre oiseau. Foufou perdit un plumet supplémentaire.

— À la sixte, je te pique, feinta-t-il faiblement du bec.

Il n’en pouvait plus. Pourquoi avait-il joué à ce jeu-là ? Avait-il seulement entendu son ami le vent lui hurler quelque chose ?

Le combat trop inégal était perdu d’avance, et Foufou vaincu se laissa couler à pic.

— Renonce à la septime, assura Atmos. Nous avons assez perdu de temps comme ça.

— Dommage, j’aurais bien aimé qu’il aille jusqu’à l’octave, commenta Atlantis. Ce bougre volait fort bien, mais il a eu tort de nous provoquer.

— Souffle pour un ! Vente pour tous !

Et les trois souffles d’air s’éclipsèrent sans remords, laissant à la mer le soin de recouvrir de son manteau bleuté le plus fou des oiseaux que la terre ait porté.

 

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Rebecca G. 29/05/2017 23:11

Quelle belle plume! Et ô combien poétique! :)

Quichottine 24/03/2017 14:29

J'ai hâte aussi de lire le roman achevé... pour les illustrations, c'est vrai que ce serait chouette.

Merci pour tout, Pierre-Louis.
Passe une douce journée.

Pierre-Louis Daviken 30/03/2017 11:56

Bonjour Quichottine. Ce serait chouette en effet. J'ai conservé ton illustration d'arbre à bulles (à partir de géodes perchées dans un arbre). Mais je préfère me consacrer à l'essentiel : l'écriture !

Plumefragile 15/03/2017 21:03

Je suis ravie pour toi que cela avance dans le sens que tu désire. Comme j'ai hâte de le lire ce livre que j'ai eu la chance de lire par petit bout les uns après les autres au tout début de sa construction. Que de bonheur j'ai eu à ces moments là ! Nous étions tous en attente de l'épisode suivant à l'époque. Maintenant, je pense que nous sommes plusieurs à vouloir voir le livre en vrai pas sur la toile.

Bises amicale Pierre-Louis

Brigitte

Pierre-Louis Daviken 30/03/2017 11:49

Bonjour Plume Fragile.
Le roman a beaucoup changé depuis sa version initiale, en bien évidemment. Je pense qu'il sera forcément édité un jour, patience...